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la robe


11-11-2021
Je viens de jeter une robe. Correction :  je viens de poser une robe dans un point de collecte d’Emmaüs, situé au coin d’un bloc près de chez moi.  Je suis sortie en me disant, “Tiens, il faut voir le soleil au moins une fois avant qu’il se couche. Il faut sortir (au moins) cinq minutes.” 

J’ai écrit toute la journée. J’ai réfléchi pendant (au moins) dix minutes à la difference entre les verbes  “yield” et “produce.” Parfois, à cause du temps passé en France, j’oublie l’anglais familier et je lance une recherche de quel mot ou quelle phrase produit le plus de résultats dans Google.

“J’hésite avec le mot ‘yield,’” j’ai écrit à mon collègue.
“Ce n’est pas de la littérature,” elle m’a répondu.
“Tout est de la littérature, “ j’ai pensé. 

Quelques minutes avant, je lui ai dit que le mot “ancien” ne traduit pas en “ancient.” Au lieu de la vexer ou de la gêner, mes corrections nourissent son appétit d’apprendre - ça fait passer agréablement le temps (au moins).

J’ai géré plusieurs appels. L’un avec un gros homme barbu en Afrique du Sud qui voulait me mettre en contact avec un autre homme en Arabie Saoudite qui “se plaint tout le temps.” A travers de notre Zoom, il a remarqué que j’ai beaucoup de plantes chez moi - que je devrais avoir “une pouce verte.”  J’ai regretté de n’avoir pas mis un fond flou derrière moi.

Il a cherché plus loin, ajoutant que j’ai un accent “plat,” comme je viens de “Nowhere, America.”

“Précis,” j’ai répondu. 

Il m’a invité à prendre un café avec lui la prochaine fois il monte à Paris. Je me sentais à la fois dégoutée et rassurée que je pouvais manipuler ce pauvre type avec mes charmes.  

Quand je suis sortie avec mon ancienne robe à la main, l’air presque hivernal était pur et frais. Le soleil brillait légèrement à travers les nuages (cette lumière farceuse, furtive, quasiment impossible de capturer en photo). Les tas de feuilles tombées par terre, leur douce odeur de décomposition. Les petites nuages de mon souffle disparaissaient aussi vite qu’elles apparaissaient. Je me sens à l’aise avec l’arrivée de la fin de cette année, avec la fin de tout. Les gens autours de moi se dépriment avec les journées progressivement plus courtes mais moi, cette année je flotte sur les nuages, les vagues de changement, les hauts et les bas, la lumière et l’obscurité. Je peux mourir demain : je ne crains rien.

J’ai décidé que c’était le moment de me débarasser de quelque chose - cette fois une robe que j’ai spécialement portée au vernissage d’une galerie à San Francisco. Je ne me souviens plus du nom de la galerie. 

Je suis horrible avec les noms mais je me souviens toujours des détails débiles comme le viel dandy qui m’a approché cette soirée-là avec, “Votre ensemble me rappelle d’une scène de Merce Cunningham. C’est magnifique.”

C’est vrai que cette robe scandinave avait un teint un peu marron des années 1940. Je l’ai mise avec une longue veste bleue faite d’un mélagne de coton et soie. J’avais une coupe au carré et je portais la rouge à lèvres radiante. Je faisais comme j’étais : une femme sophistiquée dans son trentaine qui gagnait un salaire de six chiffres. 

Ma copine pendant cette période, une fille 10 ans plus jeune que moi, a été une stagiare dans la galerie. Elle ne gagnait rien mais ça l’arrangait parce qu’elle venait d’une famille incroyablement riche. Alors que j’ai trimé dans un bureau toute la semaine, le monde de travail ou le fait de travailler était une blague pour elle. Je me souviens qu’elle avait fait une faute d’orthographe dans l’invitation au vernissage parce qu’elle n’avait rien à foutre. 

La vernissage était pour une artiste de Los Angeles dont je ne me souviens plus le nom. Laura je ne sais pas quoi. J’ai l’ai vue plus tard dans la collection perminante au centre Pompidou. 

“Merce Cunningham - comment tu impressionnes sans essayer...” ma copine m’a murmuré. 

Quelques minutes plus tard, elle m’a suivi dans la salle de bain. Elle m’a tiré dans une cabine et elle m’a poussée contre le mur pour me violentment embrasser.  Je me souviens qu’elle m’a mordu la lèvre. Je me souviens qu’elle ressentait la douleur comme une sorte de cadeau, comme quelque chose qui allait durer au-delà de l’instant. 

Mais je ne me souviens plus le nom de l’artiste, le nom de la galerie...

J’ai posé la robe dans la collecte. Elle a perdu son éclat, elle avait l’air marquée par le temps - je ne voyais plus comment je l’ai portée ou même, comment je pouvais le faire.

Cette personne n’existe plus. 





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(there are other sarah rose’s, but this is the new one)